mercredi 15 juin 2011

Civilisations

08 juin

Aujourd'hui c'est l'anniversaire de Hugues et nous marchons vers Levie. Nous débutons le parcours Mare a Mare sud en commençant directement à l'étape de l'Ospédale. Nous avons sauté la première étape (1000 mètres en montant à partir de Porto Vecchio), Xavier est venu nous reconduire en 2 CV au petit matin sous la pluie. En commençant le parcours au bord du chemin, on se sentait un peu misérable... en fait quelques mètres plus haut, sur le sommet, notre univers basculait. Un brouillard nous masquait complètement le panorama mais en même temps, il créait l'étrangeté. Tous les contours, toutes les couleurs se diluaient et peignaient un tableau diffus.


Un peu comme si un myope enlevait ses lunettes et percevait le monde dans un brouillard permanent. Le crachin était oublié, nos sens étaient en éveil et notre coeur en émoi.


Pendant plusieurs minutes nous avons étés transportés dans une autre dimension où seulement l'émerveillement importait.





Un vent frisquet a fini par nous arracher à cette extase et nous avons continué notre route vers le gîte d'étape de Cartalavonu. Nous espérions pouvoir y petit-déjeuner mais nous sommes arrivés trop tard, plus un seul trognon de pain... nous n'avons eu que du thé ce qui étaient bien peu sur des estomacs vides. Nous avons englouti une de nos barres de protéines, pas terrible pour commencer une journée... et sommes repartis. Le temps s'est gâté encore plus et notre sensation de vulnérabilité est revenue. Marcher sous la pluie en montagne sans rien voir que les deux ou trois mètres en avant ce n'est pas très drôle. Nous étions cependant au tout début de l'étape et nous en avions pour 5 à 6 heures, nos misères ne faisaient que commencer....
Et tout à coup, voilà que la magie s'installe, nous entrons dans une forêt de chênes et d'aulnes disjonctée... Le sous-bois de cette forêt est tellement humide que tout est recouvert de mousse et de lichens, avec la pluie, les couleurs sont ravivées et nous voilà à nouveau transportés ailleurs.


L'enfant qui se cache dans notre corps adulte montre son nez et comme il aime ce qu'il voit, il déplie ses membres, se secoue comme un chiot et prends la place.


Il se crée un monde à lui avec des monstres, des bêtes et des êtres imaginaires, il entend des sons étranges, il perçoit des mouvements, il a peur... mais il aime son état d'excitation.


Nous sommes dans le pays de l'enfance et nous y restons longtemps, en fait notre parcours qui s'annonçait assez catastrophique s'est transformé en joie grâce à la lumière et à notre capacité de nous émerveiller.





Un peu plus tard quand l'enfant s'est endormi, notre tête de vieil adulte est revenue mais elle a continué de percevoir le paysage avec étonnement.


Un sentier se déroulait pendant des kilomètres le long de murets de pierre vermoulue. Murets servant à délimiter les territoires et à garder les troupeaux de chèvres et de cochons sauvages sous surveillance.


Nous sommes arrivés au gîte de Levie heureux, fatigués comme d'habitude mais vraiment heureux. Notre journée était remplie d'images merveilleuses que nous ré-évoquerons avec joie longtemps, longtemps.


Ah, il y a une chose que je ne voudrais pas oublier de dire, c'est très important. Je voulais juste souligner combien c'est agréable de faire affaire avec des gens aimables. En exemple, aujourd'hui nous étions partis de Conca sans déjeuner (nous n'avions pas faim car la veille notre repas avait été trop copieux et surtout il s'était terminé trop tard). Nous pensions le faire 30 minutes après notre départ de l'Ospédale. Je vous ai déjà mentionné que nous avons manqué notre coup mais marcher le ventre vide ce n'est pas génial et même si nous avions des barres protéinées ce n'est pas avec cela que l'on va très loin. Ne craignez pas, j'arrive à mon point... même si je prends un chemin tortueux... Nous sommes arrivés dans le village de Carbini (80 habitants au maximum) vers deux heures de l'après-midi et nous nous mourions de faim. Un petit restaurant se trouvait miraculeusement sur notre route (le café du centre)





et nous avons finalement pu nous nourrir. Mais quoi de spécial pour un restaurateur de servir ses clients me direz-vous? Eh bien, il y a l'accueil et la manière de servir. Le propriétaire a pris la peine de discuter, de nous expliquer certains détails sur son petit village qui est le village habité le plus ancien de l'Alta Rocca en même temps qu'il nous servait un repas délicieux. Cet homme a fait notre journée comme on dit et il faut croire que la gentillesse et la courtoisie n'est plus si courante puisque nous en faisons grand cas... Je voulais en parler puisque des moments comme ceux là font parfois la différence pour le moral des voyageurs.

09 juin

Nous essayons de réserver des refuges pour le reste de notre parcours et je vais vous raconter nos déboires à ce sujet. Depuis notre arrivée en mai, tous les gens à qui l'on s'adresse nous disent que nous n'avons pas besoin de faire de réservations puisque nous sommes hors saison. Faux, car depuis notre arrivée, nous nous battons avec le fait que nous n'avons rien réservé. Tous les randonneurs que nous rencontrons ont fait leurs réservations depuis plusieurs mois et sont tout à fait surpris de nous entendre. Donc, nous essayons de réserver pour les refuges de Serra di Scopamene, de Ste-Lucie de Tallano et de Quenza. Impossible au premier abord car notre problème est d'être en même temps sur les sentiers qu'un groupe de 15 personnes. Vu que tous les randonneurs font les mêmes étapes et que les refuges ou gîtes n'ont pas tous la même capacité, il n'y a plus de place pour nous nulle part. Après plusieurs appels nous pensons qu'en demeurant une journée de plus à Levie, nous lâchons le gros groupe et que peut-être nous règlerions notre problème. Eh bien oui, cela a fonctionné et comme par miracle, tout devient OK.
Nous avons donc une journée entière à Levie à occuper. Nous décidons d'aller visiter le musée d'anthropologie et ensuite un site préhistorique à ciel ouvert. Le musée était très bien (géographie, géologie, description des différentes ères, les outils, les techniques de l'âge du fer et du bronze, etc) ce qui nous a servi à bien comprendre les éléments nécessaires pour la visite du site de Cucuruzzu (village fortifié ou casteddi sous l'autorité de chefs de tribu) et Capula (durant le Moyen Âge jusqu'à la mort de Rinuccio della Rocca en 1511).
Plusieurs siècles avant J-C. des humains du néolithique au Moyen Âge ont su utiliser des éléments naturels du terrain pour faciliter leurs existences. Des formations granitiques leur ont servi d'abris sous roches assez nombreux pour se constituer des villages.









Regroupés, ils protègent leurs denrées dans le castellu du site de Cucuruzzu qui leur permet de se défendre contre les bêtes sauvages et les envahisseurs.


Ils ont une vue panoramique de leur entourage et ont des tours de guêt pour parer aux attaques des chefs de clans voisins.





Plus tard, au Moyen Âge, ils maîtrisent des techniques de plus en plus complexes de maçonnerie et construisent des fortifications qui abritent le castellu.





Hugues et moi avons été fascinés par ces sites, nous avons plongé plusieurs millénaires en arrière et constaté toute l'ingéniosité de nos ancêtres. Encore une fois, nous nous sommes rappelé notre enfance ou chaque infractuosité de rochers nous servait de cabane et où nous laissions ensuite place à tout notre imaginaire pour nous créer des mondes fantastiques.

10 juin

Nous voilà repartis sur les routes de l'Alta Rocca, nous nous dirigeons vers notre prochaine étape, le village de Serra di Scopamene. Ce village en particulier est blotti au sommet de la montagne, un peu comme le nid d'un aigle et offre une vue à 180 degrés sur toute la région. Nous devons bien entendu nous payer une ascension de 700 mètres avant de l'atteindre et nous ahanons en y arrivant. Le coup d'oeil est extraordinaire et il n'est pas trop tard dans l'après-midi, comme nous n'avons pas accès au refuge avant 16 hres 30, nous prenons quelques boissons rafraîchissantes au petit café du coin, je discute avec le patron car j'aimerais savoir si les arbres qui m'entourent sont des châtaigners. C'est important car cet arbre a une place toute particulière en Corse, on l'appelle l'arbre à pain parce qu'on moud une farine à partir de ses glands et que cette farine a sauvé les populations de la famine a plusieurs reprises. Biscuits, fondants, gâteaux, galettes ils sont des produits du terroir et les Corses en sont très fiers. Ils ont cependant un effet boeuf sur nos intestins et balonne le ventre des gourmands ce qui leur enlève quelques points au tableau du meilleur produit Corse.
Alors voilà, le patron me donne la main et m'entraîne devant un immense arbre de l'autre côté de la rue. Il me présente le vénérable châtaigner. Je vais enfin pouvoir le reconnaître quand j'en verrai.








J'ai une autre question sur un arbre aux feuilles argentées qui parsèment plusieurs versants de montagnes. Ils sont parfois sous-tendus de filets verts ou oranges, un peu comme un réseau de tubulures dans les érablières. Finalement, j'apprends que ce sont des oliviers et que les filets servent à recueillir les olives pour ne pas qu'elles ne s'abiment.


Nous sommes attablés au repas du soir avec un jeune couple de Belges très sympatiques. Nous placotons durant tout le repas des similitudes entre nos deux pays et surtout de la question linguistique. Comme au Québec, il y a deux langues et deux solitudes en Belgique. Ce jeune couple a rassemblé ces solitudes et ils sont beaux à voir. Nous rions de nos accents mutuels et des aventures des uns et des autres.
La fréquentation des gîtes a du bon et du moins bon. Du côté du bon, cela nous permet de connaître beaucoup de gens, pas toujours des randonneurs (selon leur emplacement, on peut y rencontrer des touristes en motocyclette ou même en voiture) et c'est amusant car tout un chacun y va de son anecdote de la journée. Étonnament les soirées sont en général assez courtes car chacun veut pouvoir se reposer suffisamment avant la prochaine étape. Ce qui m'amène à un côté moins plaisant de ce genre d'hébergement, le dortoir. Habituellement, 4 à 6 personnes dans une même chambrée mais parfois 12 ou même 30 dormeurs ensemble avec tout ce que cela peut entraîner (oublier l'intimité, les deux sexes partagent les mêmes espaces). Alors que pensez-vous que tout ce beau monde fait la nuit.... ils ronflent, pas à 100 pourcent mais à un moment donné de la nuit donc en symphonie avec leurs voisins. Je n'ai rien à dire contre les ronfleurs car je fais partie du cortège surtout après plusieurs heures de marche mais ce qui me dérange, c'est l'atmosphère du lendemain matin. Les nouveaux amis de la veille sont regardés avec un air entendu et les conversations sont souvent teintées de rancune puisque les ronfleurs présumés ont dérangé le sommeil de la communauté. Plusieurs ne veulent pas admettre qu'ils ont probablement ronflé aussi et que tous ont souffert. Il vaudrait mieux en rire que d'en pleurer.... Enfin, les nuits ne sont pas terrible et le dernier mauvais côté des refuges, c'est le partage des douches et des toilettes qui ne se fait pas toujours avec civilité. Parfois c'est le seul type d'hébergement disponible et ce n'est pas très cher... il faut compter environ 40 euros pour la demi-pension (nuitée, repas du soir et petit-déjeuner par personne).

11 juin

Départ vers la dernière étape pour nous, Ste-Lucie de Tallano qui est supposément le plus beau village de l'Alta Rocca. Le paysage qui défile sous nos yeux depuis le début du sentier Mare a Mare Sud se compose de monts et de vallons où se nichent les villages pittoresques. Dix à quinze kilomètres les séparent les uns des autres à travers les forêts de chênes, de châtaigners et d'oliviers. Chacun a son cimetière qui est un village en soi avec ses caveaux familiaux car l'usage n'est pas à la mise en terre ni à l'incinération. Quelques bâtiments incontournables tels l'église, la mairie et la poste qui est aussi la banque et bien sur les habitations des gens, parfois des moulins à huile ou à farine, des cafés, restaurants, petits hôtels selon l'importance du village. Toutes ces constructions dissiminées sur les côteaux sans dessin pré-établi donnant une impression charmante de quiétude et d'harmonie.


























Notre étape est terminée, nous sommes à destination et ce soir, nous aimerions une chambre d'hôtes. Même si nous avons réservé au gîte, nous essayons de trouver quelque chose d'autre. Un pallazzo un peu décati nous tape dans l'oeil et nous allons cogner à la porte, nous sommes chanceux car ils ont une chambre disponible et cela au même prix sans le repas du soir bien entendu. Nous prenons la chambre et nous cancellons notre place au refuge sans trop de remords.... nous rêvons d'une vraie chambre avec un grand lit et une salle de bain privée.
Nous venons de réaliser que ce dimanche, c'est la Pentecôte et que le week-end sera prolongé jusqu'au mardi. Tout sera fermé, pas moyen de retourner à Porto Vecchio en autobus, tout le monde sera en congé. Nous vérifions donc avec le proprio si nous pouvons avoir la chambre pour deux autres nuits. Nous réussissons à avoir une nuit supplémentaire au pallazzo et une autre chez l'habitant comme on dit. Alors on est content et on peut relaxer dans nos appartements...











13 juin

Nous sommes en pépin, dans l'arrière-pays, ils ont horreur de la carte de crédit et tout le monde veut être payé en argent comptant. Pas de problèmes me direz vous sauf qu'ils n'ont pas de guichet automatique dans tous les villages. Pour toute la région de l'Alta Rocca, le village de San Gavin de Carbini est le seul et il est à trente kilomètres. Un saut de puce pour une voiture mais un pas de géant pour des randonneurs. Par chance les deux restaurants du village acceptent les cartes exécrées..... nous ne mourrons pas de faim.
Je ne vous raconterai pas tous les détails mais seulement le fait que Hugues et moi nous ayons dû faire du stop pour revenir à Porto Vecchio. On ne se réjouissait pas tellement de l'aventure et le ciel était à l'orage, nous nous sommes donc installés et avons montré le fameux pouce aux automobilistes qui passaient. Je vous laisse imaginer la tête de Hugues avec son pouce en l'air... Une heure plus tard, nous montions dans la voiture d'un jeune couple absolument charmants. Lui, argentin et elle française, deux magnifiques jeunes gens. Une belle histoire d'amour les a réunis à Mexico et ils ont fini par convoler en juste noces. Nous avons discuté en français et en anglais car Pablo comprenait mais parlait encore difficilement le français tandis que nous ne parlons pas du tout l'espagnol. Ils devraient retourner en Argentine l'automne prochain et ouvrir un petit hôtel, nous irons sûrement les voir car ce pays nous attire depuis très longtemps déjà. Merci à nos samaritains mille fois, ils ont mis du soleil dans cette journée compliquée.
Xavier est venu nous chercher comme convenu à Porto Vecchio et nous avons ri de nos mésaventures attablés devant un bon repas dans notre belle maison de Conca.
Notre parcours en Alta Rocca comptabilisé nous donne 66 kilomètres de route ce qui nous fait un grand total de 266 kilos depuis notre arrivée en Corse sans tenir compte des verticalités car notre GPS n'a pas d'altimètre. En Alta Rocca, les montées et les descentes se succèdent allègrement pour donner facilement 50 pourcents de plus en distance mais nous nous en tiendrons aux chiffres officiels.


- Posted using BlogPress from my iPad

1 commentaire: